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Le Musée des Beaux-Arts de Béziers,
légataire du fonds Jean Moulin par l'intermédiaire
de sa sœur Laure Moulin (1975), s'est efforcé depuis
de nombreuses années de faire connaître ce fonds par
des expositions en France et à l'étranger (Bordeaux,
Salon, Aix-en-Provence, Caluire, Paris, Quimper, Berlin). Mais jusqu'à
présent, aucune exposition n'avait eu lieu à Nice,
alors que cette ville a eu une grande importance dans la vie du
héros de la Résistance.
C'est, en effet, le lieu qu'il avait choisi pour ouvrir au début
de 1943 une galerie de tableaux destinée à camoufler
ses activités de résistant. La profession de galeriste
lui permettait de justifier ses nombreux déplacements. Elle
lui permettait également de donner libre cours à sa
passion pour les arts et particulièrement pour la peinture
moderne.
D'où lui venait ce goût? Pour comprendre
il faut remonter à son enfance biterroise. Dès l'âge
de cinq ou six ans, il avait manifestement un don pour le dessin.
Dans le fonds du Musée de Béziers, se trouve un dessin
qu'il a réalisé à l'âge de six ans, représentant
les soldats du régiment de chasseurs alors cantonnés
dans la caserne Du Guesclin, ainsi qu'une vue de la promenade des
Anglais à Nice. Les attitudes sont encore un peu raides,
mais l'enfant montre déjà des dispositions étonnantes
pour camper un personnage. Laure Moulin raconte dans la biographie
qu'elle a consacrée à son frère "Nous
admirions ses premiers croquis... Vers cinq ou six ans l'enfant
avait déjà un grand sens de l'observation et un joli
coup de crayon".
Antoine Moulin, le père, est plus
mesuré dans son jugement, il craint en effet que ce don
ne compromette les études de l'enfant. Malgré ses
appels à la raison, Jean Moulin continue à dessiner
et à progresser dans ce domaine. A quinze ans, il est capable
de faire des caricatures de ses professeurs, déjà
très intéressantes par la précision du trait
et la qualité de l'expression, synthétisant parfaitement
la personnalité du modèle. Il est vrai que la caricature
était un art très à la mode à Béziers
au début du siècle, dans des journaux tels que "Tout
Béziers y passera", des artistes comme Louis Paul
et Gaston Cugnenc croquaient leurs compatriotes avec beaucoup
d'humour et de talent. C'est vers cet âge-là, également,
que Jean Moulin commence à s'intéresser aux événements
du monde et à la politique, guidé par son père,
conseiller général de l'Hérault. Des débuts
de la Guerre de 14-18, le Musée conserve des caricatures
de Guillaume II et des "embusqués". Certains
dessins, dans un style proche de celui de Poulbot, ont été
publiés dans les journaux parisiens, La Baïonnette,
ou La Guerre sociale de Gustave Hervé, grâce peut-être
à des relations d'Antoine Moulin, mais aussi aux qualités
de caricaturiste du jeune dessinateur qui commencent à
être reconnues.
Pendant ses études de droit à Montpellier, il crée
une affiche vivement colorée pour le Xe Congrès
national des Etudiants. Il réalisera une autre affiche,
très proche, durant son séjour à Chambéry
comme chef de cabinet du préfet. Elle représente
un héraut d'armes, portant le fanion de la Savoie et restera
pendant plusieurs années un des symboles de cette région.
C'est en Savoie aussi, en 1922, que Jean Moulin expose pour la
première fois ses œuvres, au Salon de Chambéry,
sous le pseudonyme de Romanin, afin de cacher son appartenance
au corps des fonctionnaires préfectoraux. Il présente
en particulier, dans ce salon, une série de croquis réalisé
au Café Glacier à Béziers "Les habitués",
dont il ne reste malheureusement rien dans le fonds légué
par Laure Moulin.
Du début des années vingt date une série
de paysages provençaux et languedociens à l'aquarelle.
Ce sont de petits formats, peints de manière agréable
et raffinée mais qui ne possèdent pas l'originalité
de ses œuvres au crayon ou à l'encre.
A partir de 1930, sous-préfet à Châteaulin (Finistère),
il profite de son temps libre pour dessiner. Il crée alors
des illustrations pour l'Histoire de Saint-Andiol que prépare
son père. Les bois en ont été perdus mais quelques
esquisses d'Arlésiennes du Musée de Béziers
pourraient se rapporter à cet ouvrage. Il continue également
sa collaboration avec les grands journaux satiriques de l'époque.
Laure fait état dans son ouvrage des progrès de son
frère "Durant les dernières années de
Savoie, il avait atteint une vraie maîtrise dans la caricature...
Le Rire, dans sa publicité de l'époque, citait Romanin
au nombre de ses meilleurs et plus spirituels dessinateurs."
Entre la période savoyarde et Châteaulin
se situe la série des Sports d'hiver à l'aquarelle
et à l'encre de Chine, aux légendes souvent très
drôles. Jean Moulin connaît bien ce milieu encore très
snob et le brocarde avec beaucoup d'esprit. A Châteaulin,
il est introduit par son ami le docteur Tuset dans un milieu artistique
bouillonnant. Il fait la connaissance de Max Jacob, et des peintres
Lionel Floch et Giovanni Léonardi. Il apprend à pratiquer
la gravure, et sacrifie à cet effet la petite salle à
manger de la sous-préfecture. Séduit par l'atmosphère
et la poésie bretonne, il décide d'illustrer de huit
eaux-fortes "Armor" de Tristan Corbière. L'ouvrage
paraîtra en 1935 aux éditions Helleu, et les eaux-fortes
seront exposées, en 1936, au Salon de la Société
nationale des Beaux-Arts. Il s'agit d'une œuvre puissante,
sans doute la plus aboutie de Romanin, dans laquelle il montre l'autre
face de son personnage; il n'est plus le fonctionnaire qui s'amuse
à caricaturer ses contemporains, mais un artiste grave, à
la sensibilité exacerbée.
C'est également pendant son séjour à
Châteaulin, qu'il se rend souvent à Paris, dans le
quartier de Montparnasse dont la vie de Bohême l'enchante.
La série d'œuvres à l'encre de Chine et à
l'aquarelle du Musée de Béziers est incomplète,
mais remarquable par les progrès réalisés dans
l'utilisation et le placement des couleurs. Parfois les commentaires
ont été perdus mais les dessins parlent d'eux-mêmes
: le peintre famélique, l'Américain bedonnant, la
starlette provocante, toute la faune de Montparnasse revit dans
ces œuvres de la maturité de l'artiste. Vers 1936, il
crée aussi la série de "l'Enfant prodigue transposé
en Provence" destinée à illustrer un ouvrage
de son père qui ne verra jamais le jour. Moins puissants
que les illustrations de "Armor", ces dessins et gravures
sont cependant empreints d'une émotion profonde exprimée
par un trait incisif.
A partir de la nomination de Jean Moulin comme préfet
à Chartres, son activité de dessinateur se fait de
plus en plus rare. Il participe, en 1939, au 150e anniversaire de
la Révolution française en créant des banderoles
et des affiches, mais les évènements se précipitent
et il n'a plus guère le temps de dessiner.
Il n'abandonnera cependant jamais complètement,
même dans les moments les plus difficiles de sa vie. Daniel
Cordier a pu le constater, en 1942 : "Souvent sur la nappe
en papier d'un bistrot, il crayonnait quelques caricatures ou quelques
visages. Il avait loué à Paris un atelier d'artiste...
mais n'eut jamais le temps d'y faire quoi que ce soit."
Cependant, quelques dessins jalonnent encore son parcours, le Musée
de Béziers possède un des derniers, qui pourrait être
le clocher d'une église de Lyon ou d'Avignon.
En 1975, Laure Moulin a légué également,
avec les dessins de son frère, sa collection d'œuvres
d'art en précisant dans le testament : "tous les tableaux
et dessins de maîtres modernes provenant de sa collection
privée et de la Galerie Romanin qu'il avait ouverte à
Nice, 22 ter rue de France au début de l'année 1943
pour camoufler son activité de Résistance." Il
est donc difficile de savoir ce qui dans ce fonds faisait partie
de sa collection personnelle et ce qu'il réservait à
la vente. Mais Jean Moulin n'aurait pas proposé à
la vente des œuvres qui lui auraient été indifférentes,
la correspondance avec Colette Pons, gérante de la galerie,
est très claire à cet égard. On peut donc considérer
toutes les œuvres léguées comme faisant partie
de ses choix artistiques.
Il semble avoir fait ses débuts de collectionneur
à Chambéry, grâce au peintre Jean Saint-Paul
avec lequel il a exposé et qui lui a fait connaître
Othon Friesz, Suzanne Valadon. Mais, c'est surtout à partir
de son séjour à Châteaulin que son goût
pour la peinture moderne se développe. Max Jacob lui permet
de découvrir la signification des grandes révolutions
picturales du début du siècle, Fauvisme, Cubisme,
Surréalisme. "Jusque là, dit Daniel Cordier,
il n'y voyait que snobisme et désir d'épater le bourgeois."
Ses séjours à Montparnasse sont aussi pour lui l'occasion
de connaître les grands noms de l'Ecole de Paris comme Survage,
Soutine, Kisling. Mais la période la plus propice aux achats
est sans doute celle de son passage au ministère de l'Air,
avec Pierre Cot, entre 1936 et 1938. Il vit à Paris, ses
moyens financiers sont plus importants et ses goûts ne peuvent
que s'affirmer dans l'atmosphère culturelle du Front populaire.
Le voisinage d'une personnalité comme celle de Jean Zay,
ministre de l'Education nationale et des Beaux-Arts a certainement
une influence sur ses choix artistiques.
Jean Zay était lui-même collectionneur,
et la similitude entre leurs deux collections assez frappante. Peu
de peintures abstraites ou d'avant-garde, mais une peinture moderne
s'appuyant sur les "références du classicisme
avec la plus grande liberté dans leur interprétation"
comme l'a dit Eric Moinet dans le catalogue de l'exposition "le
Front populaire et l'art moderne."
A son départ de Chartres, en 1940, Jean Moulin
prend soin de ses tableaux qui sont transportés à
Paris avec l'aide de son amie Antoinette Sachs. Par la suite, Antoinette
Sachs et Colette Pons se chargeront de les installer dans la Galerie
Romanin à Nice, avec des œuvres provenant de la Galerie
Pétridès. Les peintres représentés alors,
se retrouvent pour la plupart dans la collection du Musée
des beaux-Arts de Béziers : Chirico, Kisling, Laprade, Dufy,
Othon Friesz. Jean Moulin aime beaucoup Renoir, mais les prix demandés
ne lui permettent pas d'en posséder. Quelques dessins de
cet artiste passeront cependant en vente à Nice.
La Galerie Romanin acquiert rapidement une certaine
renommée, et Laure Moulin parle de la grande fierté
de son frère d'avoir vendu un Jongkind à Andry-Farcy,
le conservateur du musée de Grenoble, le premier en France
à avoir oser orienter les collections d'un musée vers
l'art moderne. En juin 1943, Jean Moulin souhaitait se rendre dans
la région de Collioure pour des affaires concernant la galerie.
Colette Pons, qui devait l'accompagner dans ce déplacement,
pense qu'il avait l'intention d'acheter une œuvre Maillol;
peinture ou sculpture, la question demeurera malheureusement sans
réponse.
Après l'arrestation de Caluire, la galerie
de Nice a été rapidement fermée. Colette Pons
et Laure Moulin qui connaissaient parfaitement les souhaits de Jean
Moulin ont emporté les œuvres à Montpellier.
Réunies au fonds de dessins que la famille avait pieusement
conservés et à la collection personnelle de l'artiste,
elles ont fait l'objet du legs qui est entré au Musée
des Beaux-Arts de Béziers en 1975.
Aujourd'hui présentés à Nice, les Othon Friesz,
Dufy, Chirico ou Survage reviennent pour la première fois
dans la ville où ils ont été exposés
en 1943, avant les événements dramatiques qui ont
coûté la vie à un homme dont la personnalité
très riche est encore souvent méconnue.
Nicole Riche
Attaché de conservation à la Direction
des Musées de Béziers. |