Au mois d'août 1942, Jean Moulin me confia sa fausse carte d’identité afin d’obtenir, à la mairie de Lyon, les tickets d’alimentation authentiques.

Je découvris, à cette occasion, qu’il avait choisi, comme « couverture » de son activité clandestine, la profession d’artiste peintre.

Surpris par ce métier de la bohème qui ne lui ressemblait guère, j’objectais : « N’est-il pas dangereux d’emprunter une profession excentrique risquant de vous faire repérer ? » Il me regarda, surpris : « Vous vous trompez, le plus voyant est la plupart du temps invisible.»
Grâce à cette « couverture» et parce que j’étais « officiellement » son secrétaire, l’art fut un sujet permanent de conversation entre nous.

Je devrais dire un monologue, car mon ignorance du domaine artistique, autant que de son histoire, m’interdisait de lui donner la réplique. C’était un alibi idéal, d’autant que Moulin manifestait un plaisir évident à faire partager sa passion. Cette faculté de s’abstraire instantanément du danger qui nous menaçait en permanence m’a toujours paru remarquable de la part d’un homme chargé de tant de responsabilités. Ainsi, lorsque nous étions dans des lieux publics (rues, tramways, métros), il m’entretenait d’un sujet propre à égarer les oreilles indiscrètes.

Notre plus long entretien sur l’art se déroula, paradoxalement, le 27 mai 1943, jour de la première réunion du Conseil de la Résistance à Paris. Il y consacra la soirée.
À la sortie de la séance, vers quatre heures de l’après-midi, il me con?a les télégrammes à expédier immédiatement à Londres et, comme d’habitude, les documents compromettants qu’il ne conservait jamais sur lui.

Il m’annonça également que nous dînerions ensemble, et me fixa un rendez-vous à sept heures du soir dans une galerie de l’île de la Cité.

Arrivant à la galerie, je trouvai Moulin, détendu et souriant, qui s’entretenait avec le directeur. Aux murs, étaient exposées des gouaches abstraites d’un peintre dont je ne soupçonnais pas l’existence : Wassily Kandinsky. C’est la première fois que je visitais une galerie d’art contemporain, et que je découvrais des œuvres abstraites.

Je fus embarrassé d’avouer ma perplexité au « patron », visiblement ravi.
Après cette épreuve, Moulin m’annonça :
« Ce soir je vous offre un bon dîner pour fêter “ça’’. »
Il faisait un temps radieux. Longeant les quais de la Seine, nous sommes allés à pied prendre le métro à la station Saint-Michel. Pour répondre à mon attitude dubitative devant les œuvres de Kandinsky, il commença, tout en marchant, à m’expliquer l’objet des expériences de l’art abstrait et leurs histoires.

Il évoqua naturellement celles qui les avaient précédées, l’impressionnisme à l’origine, puis le cubisme.

Arrivés place d’Anvers, il me conduisit dans un restaurant voisin, Aux ducs de Bourgogne. Au cours du dîner, il évoqua quelques maîtres de l’art moderne, Bonnard, Matisse, Picasso, etc., dont il semblait faire grand cas, et dont je ne connaissais aucune œuvre. Il évoqua aussi Toulouse-Lautrec et Seurat, pour lequel il avait une prédilection.

Puis, ce furent Delacroix, Van Gogh, Renoir, peintres d’improvisation lyrique, à l’opposé du cubisme et de l’abstraction géométrique. C’est ainsi que durant le dîner, il me ?t, à bâtons rompus, un cours d’art « vivant » puisqu’il évoqua ?nalement le fauvisme et naturellement le surréalisme qui, pour être marginal à ses yeux, n’en avait pas moins une importance révolutionnaire.

Le plus émouvant, sans doute, fut la passion avec laquelle il me révéla, pour la première fois, l’existence de sa collection, et la manière dont il l’avait composée.

Je découvris qu’elle avait une place éminente dans sa vie, et il regrettait de ne pouvoir en profiter parce qu’elle était dans un garde-meuble.

Il attendait impatiemment la libération pour « revivre » avec ses tableaux et ses sculptures.
Cette soirée reste très vivante dans ma mémoire, car elle fut la seule entièrement consacrée à l’art (en réalité à la peinture moderne) et durant laquelle il ne fut pas question une seule fois de la Résistance. La guerre était-elle finie ?
J’aurais pu le croire, en l’écoutant.

Le mort en sursis que Jean Moulin était en permanence, vécut, ce soir-là, sans le savoir ses derniers instants de bonheur avant d’être trahi et de mourir un mois plus tard sous la torture.

Daniel Cordier

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